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On ne naît pas femme, on le devient

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(Je viens de tomber sur cette pièce de rédaction que j’ai écrite pour mes cours de français—vers 1990 à peu près—au sujet de l’identité sexuelle et de cette phrase de Simone de Beauvoir, "On ne naît pas femme, on le devient". On y reconnaît des idées venues de Christine Delphy, d’Hélène Cixous—à côté des miennes, j’espère!... Je revenais tout juste de mes cours sur la critique littéraire féministe en Amérique. J’aime bien la perspective "dramatistique", sans oublier pourtant le poids de l’Histoire. Et si la biologie y est pour bien peu, il faut avouer qu’il s’agissait de ma phase constructiviste... et du sujet du commentaire.)

Peut-être conviendrait-il d’utiliser les termes "sexe" et "genre" comme certaines féministes le font, empruntant ce dernier terme à la grammaire pour désigner d’une part la différence physique entre le mâle et la femelle, et de l’autre la différence entre les rôles sociaux reservés aux individus sur la base de leur sexe.  Évidemment, on naît avec un sexe.  Et l’on acquiert un genre.  Cette acquisition devrait se comprendre non pas comme une métamorphose, un procès qui commence et s’achève à un moment donné, ou une transformation qui part de A pour arriver en B, mais justement comme un devenir, une évolution sans étapes et sans fin—c’est à dire, sans autre fin que la mort. 

Ce "devenir femme" consiste à participer dans la société en adoptant le rôle de femme: parler, bouger, s’habiller, se maquiller comme une femme, entrer dans des rapports sociaux réservés aux femmes, se présenter devant les hommes comme une femme, et enfin, penser comme une femme.  Comme chez les acteurs, ce rôle peut devenir une vieille pièce qu’on répète automatiquement, mais il change aussi dans une certaine mesure: ce n’est pas la même chose d’être femme aujourd’hui et il y a trente ans, et ce n’est pas le même d’etre une petite fille ou une vieille femme.  On définit toujours le rôle en le répétant.

Mascara

  
Le rôle de la femme a toujours été beaucoup plus spécifique que celui de l’homme.  Dans notre culture européenne traditionnelle, l’homme est le centre de l’ensemble social, et la femme ne peut occuper qu’une position périphérique, exercer un pouvoir limité.  Et si on cherche les racines de la différence là où l’on trouve la plupart des racines, dans les intérêts économiques ou dans la volonté de pouvoir, le doute surgit aussitôt.  On est tenté de voir dans la femme telle qu’on l’entend depuis toujours une invention de l’homme, un rôle secondaire qui est le résultat d’un type de relation de pouvoir.  C’est à dire, une classe sociale, la classe chargée de faire le travail qui ne compte pas comme travail, le travail hors du marché de travail et hors de la considération de cette économie politique où l’on défine l’exploitation laborale comme l’exploitation de l’homme par l’homme, sans sourciller.   La femme telle que nous la connaissons est donc, dans une certaine mesure, le résidu de l’économie familiale, patriarcale, qui était l’économie tout court avant l’arrivée du féodalisme et du capitalisme.  

Aujourd’hui ce type de relation économique patriarcale perd du terrain.  Hors de l’économie campagnarde, où le travail de la maison et le travail de la ferme se confondent, l’économie moderne est médiatisée par l’argent, elle ne repose plus sur des relations de dépendance familiale.  Il y a là sans doute l’autre côté de la "libération" laborale de la femme: dans le système capitaliste on ne peut plus utiliser pleine force le travail de la femme si elle reste chez soi; qu’elle sorte, alors.  Mais le capitalisme, qui a dissout les relations personnelles du féodalisme, dissout aussi la famille et ses relations de pouvoir; c’est le procès que nous sommes en train de vivre.

Mais si la femme telle que nous la connaissons n’est que le résultat du système patriarcal, on passe vite à la conclusion qu’il ne faut pas être femme, que la femme est une position sociale périmée, qu’au moins certains des individus que nous nommons "femmes" échappent en réalité à cette classification, et n’entraînent leur condition de femmes que comme une amalgame de traditions, habitudes, formes de relation et attitudes disparates, qui ne forment plus un système organique, qui ne sont qu’une coque vide dont le noyau n’est plus?  N’est-ce pas là une autre façon de dire qu’il faut tout simplement que les femmes se libèrent de la femme qui est en elles?  Que le projet du féminisme devrait être de supprimer les femmes? 

Ce serait là une interprétation superficielle de la réalité de la différence des sexes, et qui, en plus, est en complicité avec ce qu’elle veut critiquer.  L’idéologie traditionnelle, on le sait, s’efforce de démontrer que l’homme est un terme neutre, et la femme un terme marqué.  Négativement, si possible.  Dieu crée l’homme, et ce n’est qu’àprès coup qu’Il ("Il") crée la femme, comme une dérivation de l’homme.  Dans la Genèse il n’y a pas d’androgynie avant l’apparition d’une polarité des sexes: Adam n’est pas moins Adam avant la création d’Eve.  L’homme n’est pas là une des moitiés: il est, malgré une apparence trompeuse, le tout, le cercle complet.  On comprend l’ahurissement d’Adam devant Eve, devant cet être qui devait définir une polarité avec son apparition, mais qui ne fait que confirmer qu’un des pôles est à la fois le tout et une partie.   La femme comme exception, comme déviation, comme rétrécissement des plus larges possibilités de l’humain, comme simulation de l’humanité enfin. C’est là une prémisse insidieuse; elle se glisse partout où l’homme pense.  Qui, l’homme?  La langue elle-même nous pousse dans cette direction.  Il faut prendre garde et ne pas réduire à l’homme les possibilités humaines.

L’homme est en effet un curieux animal lui aussi.  Nous apprenons notre rôle tout comme les femmes, et même si les possibilités offertes au sexe masculin ont toujours été plus larges il serait naïf de croire que tous les chemins lui sont ouverts.  L’homme rêve d’être le terme neutre, n’empêche qu’il ne peut pas l’être.  L’analyse structurale est formelle: si l’homme et la femme occupent des positions structurales différentes, la perspective de la femme est close à l’homme, et vice versa.  L’homme, en tant que position pour le sujet, est aussi défini d’une façon différentielle.  Sans les femmes, les hommes ne seraient pas tels qu’ils sont; et il faut ne pas oublier qu’on ne naît pas homme non plus, qu’on le devient.  On devient femme ou homme en même temps qu’on devient Français, Basque, Japonais ou Tarahumara, dans le sein d’une culture spécifique qui investit ces termes "femme" et "homme" de ses propres valeurs, une culture qui leur donne un sens concret, sans quoi ce seraient des formes vides. 

Et tout comme les différences culturelles sont à la fois un mal (à cause des tensions, des guerres, du colonialisme qui en résultent) et une richesse, qui permet à chaque culture retrouver son autre et élargir l’horizon de ses possibilités,  de la même façon il y a du bien et du mal à la différence des rôles sexuels.  L’expérience humaine possible en est élargie, et le monde qui s’annonce au loin, un monde avec rien que des êtres humains, risque d’être un peu morne après notre monde plein d’hommes et de femmes.  Nous avons été marqués par la polarité de la différence des sexes, et nous ne pouvons trouver là qu’une source d’ambivalence sans solution univoque possible.
 

 

 

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Un documentaire sur Simone de Beauvoir et Le Deuxième sexe: 


 

 

 

Sábado, 26 de Mayo de 2007 15:32. José Ángel García Landa Enlace permanente. Filosofía

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